Mesdames, on a le droit de rêver

Texte : Véronique Lauzon

Photos : Josée Lecompte

Le 5 mai dernier, on a assisté pour la deuxième fois seulement dans l’histoire du Québec à un discours d’ouverture de la session parlementaire prononcé par une femme. Pauline Marois, qui a prononcé le premier, a écrit ces mots à la deuxième à avoir cet honneur, Christine Fréchette : « Chaque fois qu’une femme occupe un poste d’envergure, ce sont toutes les femmes qui gagnent.»

Effectivement, a répondu la nouvelle première ministre du Québec. Et elle a renchéri avec ce message pour toutes les Québécoises : « Plus que jamais, tout est possible. » C’est avec, en tête, ce discours inspirant pour l’avancement des femmes que je me suis présentée à l’Hôtel Le Germain Montréal, au centre-ville de Montréal. Devant moi, trois femmes qui ne pouvaient mieux représenter ce qu’évoquait Mme Fréchette, c’est-à-dire des voix entendues « dans les plus hautes sphères du pouvoir ». Des femmes d’affaires qui ne veulent plus être des exceptions. Janie Béïque, Julie Doré et Marie Pier Germain prennent aujourd’hui la parole pour motiver plus de femmes à se lancer en affaires, notamment par la voie du repreneuriat.

 

Tout est chaos, chantait Mylène Farmer

Marie Pier Germain

Marie Pier Germain

Marie Pier Germain est née dans la soupe. Elle était haute comme trois pommes lorsqu’elle suivait sa mère, Christiane Germain, dans ses établissements hôteliers. Être « la fille de » est une expression qui peut déranger bien des enfants qui tentent de faire leur place dans une entreprise familiale. Ce n’est pas le cas pour Marie Pier, qui parle de sa mère avec tellement de fierté. « Elle a vraiment défoncé des portes. Et pas juste des petites portes battantes. Elle a défoncé de grosses portes! »

Tout comme sa mère, Marie Pier Germain ne manque pas d’ambition. Cette mère de trois jeunes enfants est maintenant coprésidente de l’entreprise familiale aux côtés de son cousin Hugo Germain. Ils viennent tout juste d’inaugurer leur premier hôtel comme coprésidents, l’Hôtel Alt aéroport d’Ottawa. À quoi ressemble sa vie? Et la conciliation travail-famille? Elle ne cache pas que tout est « chaos » et qu’elle est « un peu dans la tempête ». Parce que la vie va vite, qu’elle occupe son nouveau poste depuis peu et qu’il n’y a malheureusement que 24 heures dans une journée.

Reste qu’elle réalise un rêve qu’elle caressait depuis un moment. Après une vingtaine d’années au sein de l’entreprise à occuper différents postes, elle a pris la tête de Germain Hôtels. « Tout au long de ces années, je me disais que je mettais des outils dans mon coffre. Et que la journée où ça allait être le moment, j’allais m’en servir. C’est ça qui me motivait. »

 

Savoir s’entourer

Marie Pier Germain est un magnifique exemple de « repreneure », c’est-à-dire une femme ayant repris l’entreprise familiale. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle a été invitée à cette table. Tout comme sa mère, elle est un modèle à suivre pour toutes les femmes qui embrassent le monde des affaires. Lorsqu’elle a pris les rênes de l’entreprise familiale, elle n’a pas hésité à discuter avec d’autres chefs et cheffes d’entreprise

des défis qui l’attendaient. Parmi les échanges enrichissants, il y en a eu avec des membres du mouvement Repreneuriat au fémin.

Photo Janie Béïque

Janie Béïque

« La pire chose pour moi, ce
serait d’être entourée d’une
équipe qui ne me challenge
pas. Le jour où tout le monde
autour de la table pense comme
moi et dit exactement la même
chose, c’est probablement que
quelque chose ne va pas. »
— Janie Béïque

Ce mouvement est une idée entre autres du Fonds de solidarité FTQ et de BCF Avocats, dirigés respectivement par Janie Béïque et Julie Doré. « On va traverser une période où il va y avoir des milliers d’entreprises qui vont être transférées, explique Julie Doré, associée directrice et avocate en droit commercial chez BCF Avocats. On se rend compte que seulement 26 % des femmes représentent des repreneures au Québec. Et lorsqu’on exclut les transferts du conjoint, le pourcentage tombe à 18 %. C’est très, très peu. Si on veut garder nos entreprises au Québec et continuer d’y créer de la valeur, il faut encore mieux accompagner les femmes dans le repreneuriat, à tous les niveaux. »

Dans les cinq prochaines années, ce sont environ 50 000 propriétaires d’entreprises québécoises qui ont l’intention de vendre. C’est énorme. Le mouvement Repreneuriat au féminin est donc né de cette volonté de réduire les obstacles à l’accès à la propriété d’entreprise. Et pour y arriver, il faut mieux accompagner les femmes qui souhaitent le faire.

Une des clés du succès est de savoir s’entourer, avance Janie Béïque, qui est à la tête du Fonds de solidarité FTQ. Les meilleurs présidents ne maîtrisent pas toutes les sphères de l’entreprise : ils ne sont pas bons dans tout, c’est impossible! Ce sont ceux qui ont réussi à nommer autour d’eux des collègues compétents qui réussissent le mieux.

« La pire chose pour moi, ce serait d’être entourée d’une équipe qui ne me challenge pas. Le jour où tout le monde autour de la table pense comme moi et dit exactement la même chose, c’est probablement que quelque chose ne va pas. Les gens sont là pour apporter une perspective, poser des questions et faire avancer la réflexion. Ça prend beaucoup de diversité de points de vue autour d’une table pour réellement réussir. »

Janie Béïque donne comme exemple une amie qui voulait avoir son propre commerce, sans avoir toutes les compétences pour y arriver. La présidente du Fonds de solidarité FTQ lui a donné un coup de pouce avec ses finances, une autre amie l’a aidée pour ses ressources humaines, une troisième pour son marketing, etc. C’est la communauté qui a permis à cette femme de réaliser son rêve.

Le mythe de l’argent

Disons-le : le syndrome de l’imposteur freine bien des femmes à tenter leur chance. Trop souvent, si « elles n’ont pas le sentiment qu’elles possèdent à 100% les compétences, elles pensent que ce n’est pas pour elles », explique Julie Doré.

Janie Béïque a étonné tout le monde autour de la table en parlant de ce moment charnière dans sa carrière où elle a hésité à accepter de gérer le capital de risque du Fonds de solidarité FTQ... justement parce qu’elle doutait de ses compétences. « Si j’avais refusé ce poste-là, c’est clair, clair, clair dans ma tête que je ne serais pas là où je suis », dit celle qui a brisé tout un plafond de verre en devenant la première femme présidente et cheffe de la direction du Fonds en 2021.

Ce sont des collègues masculins, dont des patrons, qui l’ont convaincue.

Pour Julie Doré, le sentiment d’imposteur est une des raisons qui expliquent que les femmes demeurent largement sous-représentées dans la reprise d’entreprise. « Elles peuvent être soutenues là-dedans, mais il y a une méconnaissance des programmes de financement qui existent, des programmes d’accompagnement où on explique comment on fait ça une reprise ».

« N’hésitez pas à demander de
l’aide aux personnes qui vous
inspirent. Arrêtez de penser que
vous allez les déranger. C’est
tout le contraire. Nous avons
nous-mêmes la chance de faire
ce qu’on fait, parce qu’il y a des
gens qui ont cru en nous. »
— Julie Doré
Photo Julie Doré

Julie Doré

Il y a aussi, chez plusieurs futures entrepreneures, cette impression de ne pas avoir les moyens nécessaires pour se lancer. « Certaines femmes pensent que ce ne sera pas possible parce qu’elles n’ont pas le capital », déplore Mme Doré, qui observe qu’elles « surestiment souvent le capital réellement requis ainsi que la difficulté d’aller chercher du financement ».

 

N’hésitez pas à demander conseil

Le nom de Julie Doré est synonyme de succès. D’abord avocate en droit commercial, spécialisée en fusions et acquisitions, elle s’est jointe à l’un des plus importants bureaux d’avocats dès sa sortie de l’université. Elle œuvre toujours au sein de BCF Avocats d’affaires où elle est devenue la première femme à la tête de l’entreprise, en tant qu’associée directrice.
Elle en a eu des mentors, des personnes qui l’ont aidée à gravir les échelons. Alors, maintenant, c’est à son tour. Sa porte est grande ouverte. D’ailleurs, ce conseil est revenu à de multiples moments dans la conversation des trois femmes rassemblées autour de la table. « N’hésitez pas à demander de l’aide aux personnes qui vous inspirent. Arrêtez de penser que vous allez les déranger. C’est tout le contraire. Nous avons nous-mêmes la chance de faire ce qu’on fait, parce qu’il y a des gens qui ont cru en nous. Alors pour moi, c’est une obligation de redonner », explique Julie Doré.

Elle a confié qu’elle continue toujours de demander des conseils, entre autres lorsqu’il est question de négocier son salaire. Elle n’hésite pas à se tourner vers des coachs. Idem pour Janie Béïque.

À la fin de cette rencontre, le message était limpide. « Mesdames, vous avez le droit de rêver grand », a affirmé avec conviction la présidente et cheffe de la direction au Fonds de solidarité. Et aussi, ne restez pas seule dans votre coin avec vos ambitions. Si vous avez envie de repreneuriat ou de vous lancer en affaires, il faut se manifester. L’aide existe. »

 

Nous remercions l’Hôtel Germain Montréal pour son hospitalité au restaurant Le Boulevardier.