Canadiens en quatre
Je me confesse aujourd’hui, je suis une cynique.
À la naissance, j’ai sans doute roulé des yeux avant même leur premier clignement. Avec le sarcasme comme bouclier, rien ne peut m’atteindre, l’espoir ne faisant pas exception. Je ne me réjouis que devant des vérités confirmées, comme si j’avais peur de gaspiller mon mince enthousiasme pour quelque événement ne relevant que de la possibilité.
Alors si l’écriture est une tâche qui m’est familière, l’apprivoisement de l’optimisme comme sujet de réflexion m’est tout à fait étranger. Qui plus est, on me demande de m’y pencher pendant un mois terriblement gris. Un mois de pluie. Un autre mois où le monde est en feu pis en ostie. Mais le mois de mai est aussi celui où mon amoureux gueule dans le salon parce que Caufield vient de partir en échappée ou que Dobeš est parvenu à immobiliser le morceau de caoutchouc sacré.
En retrait, je le regarde observer des petits gars à la vingtaine à peine entamée qui déjà, pourtant, ont la retraite qui leur pend au bout du nez. S’ils hypothèquent leurs corps parfaitement sains pour porter l’espoir d’une équipe, s’ils sacrifient leur jeunesse au nom du sport, ils le font pour porter un rêve qui les dépasse largement, mus par un idéal plus grand qu’eux, plus grand encore que Slafkovský sur ses patins. On a beau dire qu’ils «jouent» au hockey, l’amour du jeu n’est pas la raison pour laquelle ils se démènent comme le diable dans un aréna d’eau bénite qui aurait gelé. Ils travaillent pour gagner.
Ce qu’ils ignorent, c’est que l’ambiance de notre soirée repose, elle aussi, presque entièrement sur la façon dont le club va jouer.
Mon chum trépigne sur place. Se ronge les ongles. Retient son souffle et ferme les yeux quand le stress devient intenable. Le fait que son verre de scotch n’ait toujours pas cédé sous la pression de ses mains
crispées relève du miracle.
«Mais pourquoi se fait-il vivre tout ça?», que je me demande en le voyant dans un état voisin de la transe.
Force est d’admettre que ma réponse existe au cœur même de ma question. Il vit quelque chose. Simplement. Si la route vers la Coupe est un ballet qui unit l’espoir à l’anxiété, il a choisi de poser les yeux sur l’élément qui lui permettait de croire. Alors que l’on passe tant d’heures à explorer les dédales fictifs des pires situations envisageables, les séries éliminatoires, comme une trêve parmi les rafales de cataclysmes et de nouvelles noires, nous offrent l’occasion de rêver au scénario optimal.
J’ai peine à croire ce que j’écris, mais le sport m’a fait comprendre que j’avais tort de ne voir en l’espoir qu’une façon improductive de se sentir en contrôle de son destin. Là où je jugeais l’optimisme comme un état passif, illusoire ou même paresseux, je le redécouvre ce printemps comme une intéressante posture à adopter devant l’inconnu.
Bien sûr, personne ne peut prédire le futur. Mais au lieu de le craindre en attendant qu’il nous rejoigne, on peut quand même s’allumer un cigare et crier de joie à chaque victoire.