Elles racontent leurs échecs

Elles racontent leurs échecs

Isabelle Charest, Monique Leroux, Zoé Gagnon-Paquin : elles ont connu elles aussi des échecs dans leurs vies. Ces trois femmes d’influence livrent leurs histoires à Geneviève Gouin.

Isabelle Charest : des méandres avant de franchir la ligne d’arrivée

On peut tracer de nombreux parallèles entre une carrière d’athlète et celle de chef d’entreprise. Dans les deux cas il y a cette volonté de performer et de réussir, mais il y a aussi l’ombre constante de l’échec. Triple médaillée olympique en patinage de vitesse, chef de mission aux Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang 2018, professionnelle des communications et conférencière, Isabelle Charest en sait quelque chose.

À Pyeongchang, sa stratégie était claire : «Ne pas se concentrer sur le résultat, mais sur ce qu’il y avait à faire : on ne voulait pas parler des médailles, mais des conditions à mettre en place pour y arriver», dit-elle, et c’est un peu ce qui l’a animée tout au long de sa carrière.

Comment avez-vous réagi aux obstacles et à l’échec tout au long de votre carrière ?

Bien sûr, il y a eu des remises en question et une perte de confiance en soi. Ces périodes durent plus ou moins longtemps. On apprend à tourner la page et à trouver des moyens d’améliorer son sort et sa performance. Dans mon sport, il y a plusieurs distances et le temps de préparation varie selon les épreuves (Jeux olympiques ou Championnats du monde). On développe des outils et des mécanismes ; on s’entoure de gens qui nous aident. Ces outils m’ont ensuite aidée dans la vie par exemple, lorsque j’ai suivi des traitements d’infertilité. C’est plus facile de se relever lorsqu’on sait qu’on a les ressources pour le faire. Si on passe sa vie à reculer devant l’échec, il sera plus difficile d’y faire face plus tard.

Qu’est-ce que l’échec vous a enseigné?

Il y a une notion de finalité dans ce mot, alors que c’est plutôt un tremplin pour nous emmener ailleurs. Si on reproduit toujours le même « pattern », on fonce toujours dans le mur. C’est donc une occasion de voir ce qui n’a pas fonctionné et d’ouvrir la voie. C’est un passage obligé qu’on a le choix de prendre tout croche ou de corriger.

Parce qu’il n’y a qu’une médaille d’or, croyez-vous qu’on soit plus indulgent vis-à-vis de l’échec dans le milieu du sport que dans d’autres milieux comme celui des affaires ?

En sports olympiques, les gens sont conscients qu’il y a un facteur chance et que des fractions de seconde séparent la première et la deuxième place. Il y a donc une indulgence face à l’insuccès. En affaires et en arts, il y a le syndrome du succès qui dérange, mais il y a aussi beaucoup de facilité à juger et à critiquer l’insuccès.

On voit de nombreux ex-athlètes olympiques devenir conférenciers ou coachs de motivation. Comment les chefs d’entreprise peuvent-ils s’en inspirer ?

Il y a des liens intéressants à faire, mais il ne faut pas oublier que le parcours d’un athlète a un tracé plus régulier et qu’il vit tout ça de façon exponentielle. Dans la vie de tous les jours, ce n’est pas aussi évident et on ne s rend pas toujours compte qu’on vit une remise en question. D’un autre côté, on ne se permet pas de faire des erreurs et on ne réalise pas que c’est nécessaire. Combien de fois ai-je entendu : « Si je n’avais pas arrêté le sport, je serais devenu un olympien. » C’est justement ce moment clé qui a été l’obstacle.

«Il n’y a pas de parcours linéaire sans remise en question et c’est ça qui fait qu’on progresse. C’est nécessaire et inévitable.»

Monique Leroux a rencontré des écueils

Monique Leroux est présidente du conseil d’administration d’Investissement Québec. Elle est également membre du Conseil canado-américain pour l’avancement des femmes entrepreneures et chefs d’entreprise, et coprésidente du Sommet du B7 au Canada. Membre indépendante des conseils d’administration de Bell (BCE), Couche-Tard (ATD), Michelin (ML) et S&P Global (SPGI), elle sera intronisée au Temple de la renommée de l’entreprise canadienne en 2018.

Apprendre de ses erreurs

Au fil de son parcours, les événements ne se sont pas toujours enchaînés comme elle l’aurait souhaité. À l’époque de ses études de piano au Conservatoire de musique, elle s’est présentée à un concours pour interpréter une pièce de Bach. « Il arriva ce qui devait arriver », dit-elle, « un trou de mémoire complet. » Ses réflexes automatiques ne répondent plus, elle est distraite et c’est l’échec. « Je manquais de pratique et de préparation ; j’étais trop confiante. J’étais évidemment très découragée, mais j’en ai tiré un apprentissage : lorsqu’on se présente devant un grand groupe, les improvisations sont toujours les mieux préparées et il est important de faire de la visualisation. »

Plus tard, Monique Leroux a encaissé ce qu’elle a considéré alors comme des « revers » professionnels. On lui a refusé des postes qu’elle convoitait et on lui offert des responsabilités qui l’intéressaient moins. « J’ai réfléchi à la façon de gérer ce que je percevais comme un échec et à la façon de l’utiliser comme un levier. » L’expertise qu’elle a acquise dans ces fonctions lui a permis d’atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés : « Si je n’avais pas pris cette route, je ne serais pas allée chercher les connaissances que j’ai aujourd’hui », résume-t-elle.

Un passage obligé vers le succès

Pour Monique Leroux, vivre un échec est la meilleure façon d’avoir du succès. Il ne s’agit pas toujours d’échecs au sens propre, mais de difficultés ou d’embûches ; tout dépend de la façon dont on les aborde. « Il y a des gens qui ont cette capacité de faire face, d’analyser ce qui n’a pas fonctionné et d’apprendre quelque chose. Pour moi, l’échec est un levier de développement et d’apprentissage ; une étape pour aller plus loin. »

Une question d’attitude

Aux jeunes entrepreneures et femmes d’affaires en herbe, Monique Leroux conseille le risque calculé : « Il faut mesurer les risques et sa capacité de vivre avec un échec. Il faut aussi se demander ce qu’on retire de l’expérience », dit-elle. « Si toutes les réponses à ces questions sont positives, allez-y, osez ! Et entourez-vous bien, car le projet aura besoin d’une bonne équipe pour réussir. »

Pour garder le cap, il faut bien s’entourer

Zoé Gagnon-Paquin est cofondatrice et directrice générale de Magnéto, la première boîte de création sonore dédiée au podcast québécois.

À 32 ans, diplômée en philosophie de l’Université McGill, Zoé a toujours recherché l’équilibre entre la stimulation intellectuelle et l’engagement. Lorsqu’elle rencontre Marie-Laurence Rancourt et qu’ensemble elles réfléchissent à la place du contenu documentaire à la radio, elle voit dans Magnéto un projet qui peut lui apporter cet équilibre. Zoé Gagnon-Paquin voit dans son entreprise un projet porteur d’équilibre.

 Lancé en 2016, l’organisme à but non lucratif atteint la rentabilité dès la première année. Zoé Gagnon-Paquin sait qu’on ne doit pas nécessairement emprunter une route difficile pour atteindre le succès, mais ça ne l’empêche pas de s’outiller du mieux qu’elle peut. « Ce qui est difficile, quand on est entrepreneur, c’est la multiplicité de choses qu’on doit faire », dit-elle. Bien sûr, elle a dû apprendre tout le vocabulaire propre aux gestionnaires, mais elle intègre également à ses pratiques son penchant naturel pour les ouvrages de sciences cognitives.

Zoé Gagnon-Paquin accorde également une grande importance au réseau de soutien de Magnéto et à son conseil d’administration. L’entreprise fait partie du Réseau Esplanade, un pôle d’entrepreneuriat culturel et créatif qui est également un espace de coworking. « Ça devient un garde-fou », dit-elle. Et si elle a besoin de conseils, elle n’hésite pas à faire appel à des mentors qui l’aident à mettre les choses en perspective : « On m’a dit : “Tu peux rationaliser ton modèle d’affaires, mais on pardonne difficilement une erreur de jugement ; il faut éviter ça.” »

Grandescunt aucta labore

Lucides et bien conseillées, Zoé Gagnon-Paquin et son équipe peuvent maintenir le cap. Grandescunt aucta labore (Tout s’accroît par le travail), c’est la devise de son alma mater et elle s’en inspire : « J’ai lu quelque part que 90 % des gens ne mettent pas leurs idées en action. Tant qu’on est dans l’action et qu’on pose des gestes, c’est déjà une bonne façon d’atteindre le succès. »