Jusqu’où iraient les femmes si on s’occupait mieux de leur santé ?
Texte : Martine Letarte
Photos : Josée Lecompte
Longtemps, la santé au féminin a été réduite à des problèmes individuels, voire à des histoires (fatigantes!) de bonnes femmes (hystériques!). Or, la moitié de la pop-ulation est constituée de femmes. Et, elles sont entrées massivement dans les universités pour en ressortir bardées de diplômes, tout en ayant leur propre point de vue sur le monde. La santé des femmes est capitale si on souhaite qu’elles utilisent leur plein potentiel pour faire avancer la société. Rencontre avec trois femmes qui font évoluer les choses.
Après avoir eu deux enfants alors qu’elle lançait Dialogue, une plateforme de soins virtuels amenée publique en 2021, Anna Chif, enceinte de son troisième enfant, se questionnait sur ce qu’elle allait faire du reste de sa vie.
« Je me disais que les plus belles années de ma carrière s’en venaient, puisque j’allais avoir eu mes enfants », raconte-t-elle.
Les changements hormonaux
Anna Chif
2023 : Cofonde Coral, une plateforme santé pour accompagner les femmes en périménopause et en ménopause.
2022 : Cofonde 4Ukraine.ca, un organisme à but non lucratif qui a aidé plus de 2000 Ukrainiens et
Ukrainiennes à venir au Canada après l’invasion russe.
2016 : Cofonde Dialogue, une plateforme de soins virtuels, amenée publique en 2021.
2012 : Obtient son baccalauréat en finance et affaires internationales de l’Université McGill.
Puis, l’entrepreneure a lu qu’elle pouvait en fait s’apprêter à vivre les pires années de sa carrière alors que 95 % des femmes présentent, entre la fin de leur trentaine jusqu’au début de leur cinquantaine, des symptômes de la périménopause et de la ménopause. Et c’est là qu’elle a attrapé une thyroïdite virale, une maladie hormonale qui donne les mêmes symptômes, en accéléré, de la périméno-pause : insomnie, anxiété, fatigue, changements d’humeur. Elle avait 34 ans. C’est ce qui lui a donné la motivation de lancer Coral, une plateforme santé pour accompagner les femmes en périménopause et en ménopause.
« Ce que je vivais n’avait pas d’allure, se souvient-elle. Et c’est ce que ressentent les femmes en ménopause et en périménopause! Finalement, j’ai trouvé une médecin qui m’a prescrit la bonne médication, j’ai fait plein de changements dans mes habitudes de vie et j’ai retrouvé mon énergie. Heureusement, parce que sinon, je ne voyais pas comment j’aurais été capable de lancer mon entreprise. »
Marina Pavlovic Rivas, une spécialiste de l’intelligence arti-ficielle qui sait à quel point les données sont importantes, a pour sa part été confrontée aux changements hormonaux après avoir arrêté la pilule contraceptive dans la mi-vingtaine. « Je me demandais pourquoi un jour je me sentais à mon meilleur, un autre jour non, raconte-t-elle. C’est là que j’ai réalisé que j’avais très peu de données sur mon propre corps. »
Marina Pavlovic Rivas
2025 : Commercialise les tests de cortisol d’Eli Health au Canada et aux États-Unis.
2019 : Cofonde Eli Health, une entreprise de tests hormonaux à faire chez soi.
2017 : Fonde Gradiant AI, une entreprise d’apprentissage automatique qu’elle vend en 2019.
2016 : Obtient sa maîtrise en science des données et analytique d’affaires à HEC Montréal.
En parlant avec plusieurs femmes rendues à d’autres étapes de leur vie, elle a réalisé que les symptômes liés aux fluctuations hormonales sont fréquents. Elle n’était donc pas au bout de ses peines! Or, elle a constaté qu’il était très compliqué d’avoir accès à ses données hormo-nales au Québec. Pour régler le problème, elle a lancé Eli Health.
« L’idée, c’est d’arriver à ce que tester ses hormones soit aussi facile que se brosser les dents, au prix d’une tasse de café », illustre la cofondatrice et présidente de l’entreprise qui a commercialisé dans la dernière année un test de salive du cortisol, l’hormone du stress qui est liée notamment à l’énergie, au sommeil, à la santé mentale et cognitive, de même qu’à la solidité des os. Eli Health en développe maintenant pour la progestérone et la testostérone.
« Il y a plus d’un milliard de femmes en périménopause et en ménopause dans le monde. Notre volet sur les habitudes de vie est facilement exportable. »
Un exercice d’humilité
À la table, la conversation est écoutée attentivement par Annick Charbonneau. Un peu parce qu’elle a aussi à composer avec des fluctuations hormonales, mais sur-tout parce qu’elle finance ce genre de projet via Accelia Capital, un fonds de capital de risque pour les entreprises de technologies québécoises détenues ou gérées par des femmes. C’est notamment l’un des investisseurs d'Eli Health.
Annick Charbonneau
2021 : Cofonde Accelia Capital, un fonds de capital de risque de 60millions de dollars pour les entreprises de technologies québécoises détenues ou gérées par des femmes.
2015 : Cofonde Soul City, une application pour découvrir les villes.
2008 : Fonde la première plateforme de commerce électronique au Canada chiccane.com.
2003 : Déménage à San Francisco pour son employeur qui fabrique des fournitures médicales dans l’effervescence des débuts d’Amazon, de PayPal et de Google.
1997 : Commence sa carrière dans l’entreprise québécoise de puces Matrox Graphics.
1997 : Obtient son baccalauréat en affaires internationales à Pepperdine University, en Californie.
Les trois femmes réunies par Premières en affaires ont trouvé qu’accéder à du financement est ardu. « C’est très dur d’aller chercher du capital de risque, affirme Annick Charbonneau. Il faut toujours retourner aux raisons pro-fondes qui nous poussent à faire ce qu’on fait. C’est un grand exercice d’humilité. »
Et surtout, celle qui a lancé quelques entreprises technologiques dans sa carrière a toujours évalué que ses collègues masculins allaient systématiquement cher-cher une valorisation plus élevée malgré des indicateurs de performance similaires. En creusant la question, elle est tombée sur la statistique qui tue : moins de 3 % du capital de risque dans le monde va à des entrepreneures. C’est à cet enjeu qu’elle a voulu s’attaquer en créant Accelia Capital.
« La première fois que j’ai parlé officiellement de l’idée, on me trouvait bien cute, raconte-t-elle en riant. Puis, les hommes me répondaient toujours qu’il n’y avait pas de femmes qui démarraient des entreprises en technologie. »
Mais, elle s’est entêtée. Des femmes influentes ont investi dans son projet et l’ont épaulée, comme Monique Leroux, ancienne présidente du conseil et chef de la direction du Mouvement Desjardins. « Je lui avais dit que je voulais faire un fonds de 35 millions de dollars, puis elle m’a dit que, tant qu’à faire une initiative pour les femmes, il fallait qu’elle soit conséquente, donc qu’il fallait viser au moins 50 millions de dollars. Finalement, on a clôturé à 60 millions de dollars. »
Plusieurs organisations publiques et privées ont aussi investi dans Accelia Capital, dont Investissement Québec qui est son plus grand partenaire.
Le champ des possibles
Si on s’est historiquement peu soucié de la santé au féminin, les trois femmes à la table sont d’avis que l’accès aux nouvelles technologies propulsées par l’intelligence artificielle permettra de rattraper le retard.
« Il faut tout de même faire attention parce que les algorithmes sont encore programmés par des hommes et il peut y avoir des biais de genre, prévient Annick Charbonneau. Mais, les nouveaux modèles d’IA ont été améliorés. »
Puis, ces Québécoises dans le monde de la technologie voient loin. « Pas moins de 90 % de nos ventes sont réalisées aux États-Unis », indique Marina Pavlovic Rivas.
« Il y a plus d’un milliard de femmes en périménopause et en ménopause dans le monde, indique pour sa part Anna Chif. Notre volet sur les habitudes de vie est facilement exportable. »
Et, leurs ambitions sont grandes si on leur demande de se projeter dans 10 ans. « Un peu comme la montre intelli-gente, j’aimerais que les tests hormonaux soient présents dans la majorité des foyers, illustre la présidente d’Eli Health. L’idée, c’est qu’on puisse mesurer ses hormones en continu pour influencer ses décisions quotidiennes afin de se sentir mieux et de rester en meilleure santé, dans une approche préventive. »
La présidente de Coral aimerait pour sa part établir les standards de soins pour les femmes afin d’avoir des retombées sur la santé d’une génération complète.
« Malgré tous leurs changements hormonaux, les femmes arrivent déjà à faire des réalisations extraordinaires sur le marché du travail, remarque-t-elle. Imaginez si elles étaient accompagnées, si elles savaient ce qui les attend ? On pourrait augmenter grandement leur qualité de vie, leur contribution économique et leur joie de vivre ! »
« Un peu comme la montre intelligente, j’aimerais que les tests hormonaux soient présents dans la majorité des foyers. L’idée, c’est qu’on puisse mesurer ses hormones en continu pour influencer ses décisions quotidiennes afin de se sentir mieux et de rester en meilleure santé, dans une approche préventive. »
Petite leçon d’entrepreneuriat au féminin
Annick Charbonneau souhaite pour sa part que, dans 10 ans, Accelia Capital ait un impact mondial en soutenant des femmes en technologie partout sur la planète. Que dit-elle à celles qui souhaitent se lancer en affaires?
« Osez! Trop longtemps, les femmes ont souhaité plaire. Mais, si une femme n’ose pas, ses chances de devenir présidente et cheffe de la direction d’une entreprise mon-diale sont de zéro. Il ne faut pas avoir peur de l’échec : ça fait partie du parcours et ça permet d’apprendre davantage que le succès. Et il faut travailler fort. »
« Trop longtemps, les femmes ont souhaité plaire. Mais, si une femme n’ose pas, ses chances de devenir présidente et cheffe
de la direction d’une entreprise mondiale sont de zéro. »
C’est justement ce qu’essaye d’inculquer Anna Chif lorsqu’elle marche sur le chemin de l’école avec sa fille de huit ans. « Elle a suivi le démarrage de Coral et les discussions avec le grand assureur GreenShield pour qu’il intègre nos services dans son programme d’aide aux employés, raconte-t-elle. Il faut ne pas couper les coins ronds, développer des compétences et s’entourer de gens meilleurs que soi. J’aime aussi l’idée que, lorsqu’on voit un problème, on le résout. Tout peut être résolu. »
Marina Pavlovic Rivas croit aussi qu’il faut normaliser le fait que c’est difficile de se lancer en affaires. « Ça fait partie du processus, dit-elle. Mais, si on fait juste penser aux raisons qui font que ça ne marchera pas, ça n’aidera pas. Pour aller vers le succès, il faut se demander ce qui nous rapproche le plus de ce que nous voulons faire. On le fait, puis on pense à la prochaine étape. »
Du privé vers le public
Que répondent-elles à celles qui se disent que ce sont seulement les femmes en moyens ou celles dont l’employ-eur offre leurs produits et services dans leur programme d’aide aux employés qui ont accès à leurs avancées?
Anna Chif, qui est membre du conseil d’administration de Santé Québec, mentionne qu’avant qu’elle soit adoptée par le système public, il faut faire la preuve que sa solution a une valeur préventive, donc qu’elle permet d’économiser de l’argent en fin de compte. « Ça prend des données crédibles, obtenues avec une tierce partie. Ça prend du temps. »
« Les start-ups sont aussi extrêmement risquées, renchérit Marina Pavlovic Rivas. La très grande majorité ne survit pas. C’est pour cette raison que le capital de risque est si important. »
« On ne peut pas s’attendre à ce que le gouvernement soit aussi agile que les start-ups et qu’il réalise autant d’innovation, affirme pour sa part Annick Charbonneau. Tant mieux si des entreprises comme Coral et Eli Health peuvent influencer, ultimement, nos façons de faire en santé au Québec. »