L’économie au féminin : stylo rose, rendement facile et le futur du capital d’investissement mondial

 
 

Il fût un temps où, « s’adresser aux femmes » consistait à changer l’emballage. Des stylos BIC roses aux publicités de yaourt, cette économie publicitaire découlait d’une confusion entre marketing genré et stratégie économique.

Cette époque, si elle n’est pas tout à fait révolue, s’achève pour laisser place à autre chose. Car la participation des femmes à l’économie et à l’entrepreneuriat n’est plus qu’une affaire de ciblage : elle engendre une recomposition de la structure même de la demande, du capital et du risque.

Fondamentalement décisionnelles

On estime que, d’ici 2030, les femmes contrôleront entre 30 et 35 % du capital financier mondial. Un dollar sur trois. 100 000 milliards de dollars. Ce sont des capitaux qui seront alloués et investis entre différentes classes d’actifs : titres boursiers, immobilier, bien durables, philanthropie et transmission patrimoniale.

Ce contrôle sur plus du tiers du capital mondial n’est pas qu’une question de degré; cela risque de changer, subtilement mais significativement, la nature de certains fonds. En effet, la recherche démontre que les femmes ont tendance à être des investisseuses plus patientes, à adopter un horizon de plus long terme.

Les femmes vivent, doit-on le rappeler, plus longtemps que les hommes : au Canada, c’est 4,3 années de plus à faire fructifier ses avoirs (espérance de vie à la naissance : 84,1 vs 79,8 ans).

Une étude de RBC Gestion mondiale d’actifs montre d’ailleurs que sous des régimes d’investissement dirigés par des femmes, les comportements d’allocation diffèrent : les horizons temporels s’allongent, les critères de décision sont davantage multivariés. Si cela se traduit parfois par une complexité additionnelle, cette inclusion de critères additionnels génère, selon Fidelity Investments, des rendements à long terme de l’ordre de 0,4 à 1,8 %.

« L’économie se transforme
parce que les femmes y prennent
de plus en plus une place qui
correspond — enfin — à leur poids
réel dans la création de valeur
et la détention du capital.  »

Comme le dit l’adage en finance, c’est possiblement une énième démonstration que « time in the market beats timing the market » : la patience est récompensée.

Une transformation du système

Plus spécifiquement, cette évolution se traduit par trois transformations qui méritent une attention particulière.

La première concerne la nature des décisions : la « multi-rationalité » féminine – qui inclut la performance financière, l’impact environnemental et social, la cohérence avec les valeurs et la qualité de la relation avec les émetteurs – n’est pas une lubie.

Elle reflète une façon plus large d’évaluer les décisions et pourrait bien annoncer les nouveaux standards d’investissement dans les économies avancées. Elle s’accompagne également d’une sensibilité plus grande à la bullshit corporative. Des stylos roses aux promesses de rendements faciles, des schèmes pyramidaux à la cryptomonnaie, les femmes sont plus circonspectes… et donc moins susceptibles d’être victimes de fraude.

Dans leur étude “ Boys will be Boys: Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment ”, les chercheurs Barber et Odeon ont analysé les comportements d’investissement de 35 000 ménages américains.

Ils ont observé un taux d’activité de 45 % supérieur chez les hommes qui se traduit par… un rendement

nettement inférieur!

La cause probable? La surconfiance.

La deuxième touche au rôle central de… la confiance. Celle-ci, toutefois, non pas en nos propres capacités (quoique!), mais bien envers les autres.

Les entreprises qui captent les capitaux pilotés et alloués par des femmes ne sont pas nécessairement celles qui crient le plus fort, mais celles qui démontrent une compétence relationnelle et une transparence

opérationnelle.

Le capital « féminin » – un terme bien imparfait, entendons-nous – récompense la patience et la cohérence, plus que la performance à court terme. Après le finance bro et son feu de paille de néo-millionnaire, nous entrons peut-être enfin dans l’ère du capitalisme patient.

Enfin, la troisième transformation est d’ordre structurel. Au début des années 1950, environ 25 % des femmes de 25 à 54 ans occupaient un emploi rémunéré. Aujourd’hui, les femmes de ce même groupe sont actives à près de 82 %.

On peut d’ailleurs décrire cette évolution en deux temps : d’abord, une arrivée massive des femmes sur le marché du travail dans la période de l’après-guerre, comme salariées. Ensuite, une prise de participation croissante aux décisions, par l’entrepreneuriat et l’admission dans les comités de direction et les conseils d’administration.

En conséquence, nous avons assisté à une redéfinition du travail, de la gouvernance et de la composition même des organisations. Les exigences de diversité, la considération accrue pour les parcours et les perspectives alternatives remettent en cause les structures monolithiques qui pouvaient prospérer dans un marché uniforme. Celles-ci deviennent de plus en plus inadaptées aux environnements économiques modernes.

Repenser la stratégie

Il faut donc cesser de penser cette évolution comme un sous-marché à conquérir et l’aborder pour ce qu’elle est : une mutation stratégique du capitalisme contemporain. Les institutions financières, les entreprises industrielles et les gestionnaires d’actifs doivent revoir leurs hypothèses de base sur ce que veut un client, sur ce qu’attend un investisseur, sur ce qui motive une décision.

L’économie se transforme parce que les femmes y prennent de plus en plus une place qui correspond – enfin – à leur poids réel dans la création de valeur et la détention du capital.

Cela signifie de repenser la stratégie, les produits et les organisations en conséquence. Ceux qui comprendront ce déplacement tectonique avant les autres ne « gagneront » pas un segment : ils prendront une longueur d’avance structurelle sur l’économie d’aujourd’hui et de demain.

Et surtout, comprendre qu’on ne parle plus ici d’un simple exercice de positionnement ou d’emballage, mais bien d’une redéfinition durable des dynamiques économiques.