Cachez ce sang que je ne saurais voir

Rosalie Bonenfant

Quelque part dans la longue liste des affaires aberrantes de ce monde se trouve ce fait étonnant: cʼest seulement en 2023 quʼon a commencé à tester les produits dʼhygiène menstruelle avec du sang.

On saigne pourtant depuis toujours. Et du vrai de vrai sang! Rien à voir avec le Kool-Aid bleu quʼon verse sur les serviettes dans les infopubs. On sʼétonne ensuite que le cycle hormonal féminin, véritable parent pauvre du domaine de la santé, engendre malaises et inconforts en société.

 

Les règles sont à la santé féminine ce que lʼécume au coin de la bouche est à un prof de philo au cégep. Ça revient tout le temps, mais tout le monde sʼefforce de faire comme si ça nʼexistait pas.

Dans mon cas, cʼest seulement en adoptant la coupe menstruelle que jʼai expérimenté un contact direct avec mon sang. Je ne pouvais plus prétendre quʼil nʼétait quʼun clin dʼœil que lʼon cache subtilement sous une montagne de papier dans la poubelle.

Généralement, on aborde plutôt les règles comme sʼil sʼagissait dʼune carte du jeu Taboo. Il faut éviter de prononcer les mots « irritabilité, nausée, caillots et épuisement » pour décrire ce phénomène vécu par la moitié de la population. Quand on saigne, surtout, faire comme si de rien nʼétait. Au pire, on dissimule notre inconfort pour épargner les autres, au mieux, on met tout en œuvre pour faire oublier le secret de polichinelle qui nous coule entre les jambes.

« Tout ce quʼun homme peut faire, je peux le faire en saignant », se dira-t-on pour prouver que cette chute drastique de progestérone et dʼœstrogène nʼaltère en rien  notre  valeur.  Mais  pourquoi  sʼimposer  une injonction à la productivité quand notre corps lui-même se met au ralenti? Ne pourrions-nous pas en refaire moins, justement parce quʼon saigne? Ou plus réalistement, parce que notre endomètre en desquamation sʼeffrite comme une tapisserie quʼon arrache des murs de notre intérieur.

Les publicités nous rappellent constamment quʼil est attendu de nous que nous soyons fortes, quʼon réajuste notre tailleur et quʼon aille conquérir le monde entre une randonnée dʼéquitation et une partie de tennis. On a même créé des tampons dont lʼemballage discret protège notre mascarade visant à faire oublier les fonctions naturelles de notre système reproducteur.

Fuck off.

À mon avis, notre émancipation ne réside pas dans notre capacité à prouver quʼon peut saigner et souffrir en silence, mais plutôt dans le courage que nous aurons dʼassumer quʼon veut être épaulées. Principalement, je revendique le droit de vivre nos menstruations bruyamment.

Jʼaime imaginer Manon, fonceuse et fière, entamer la réunion quʼelle préside en demandant de la clémence, parce quʼelle expérimente du brouillard mental ou quʼelle a dormi trois heures cette nuit à cause de crampes débilitantes.

Jʼaime lʼidée dʼanimer une émission avec un veston noué autour de la taille, expliquant sans artifice que jʼai accidentellement saigné dans mon pantalon.

Je rêve que ma belle-fille nʼait jamais à dissimuler un tampon dans sa manche en arpentant les couloirs de sa polyvalente. Quʼelle envoie paître avec conviction quiconque portant un sifflet au cou la forcera à jouer au kinball si elle se tord de douleur. « Omnikin sacrez-moi patience! »

Les menstruations, comme toutes les variations hormonales qui jalonnent notre vie, nous sont déjà imposées. Pas question, en plus, de les vivre dans la honte, en chuchotant notre indisposition comme si nous avions nous-mêmes choisi cette tare au marché des défauts féminins! Que lʼon se donne le droit dʼassumer les impacts réels de notre fluctuation hormonale sans craindre de perdre en crédibilité. Quʼon assume haut et fort que les règles, des fois, ça gosse. Surtout, quʼon puisse dire que ça fait mal et que ça siphonne notre énergie sans menacer notre précieuxstatut de femme forte.

Signé une girlboss à bouillotte sʼétant allouée un délai jusquʼà sa phase ovulatoire pour écrire cet édito au lieu de se forcer à le faire en direct des tranchées de sa phase lutéale!