La santé des femmes, une histoire de bonnes femmes?

 
 

Sécheresse vaginale. Le lire ici dérange, le voir placardé en lettres rouges sur des publicités a soulevé les passions parisiennes. Et les sourcils. Le coup de com d’une marque d’aliments naturels pour sensi-biliser à la ménopause, ce mot honni, a fait exploser les discussions autour du sujet qui touche, attendez je compte…toutes les femmes. Diantre, la santé des femmes serait-elle enfin devenue tendance?

Comme nombre de pays, la France s’est récemment réveillée avec une gueule de bois. Faute à ces trous béants dans la recherche et les traitements de maux pas particulièrement niches qui touchent ses femmes: la ménopause (100 % de clientes), l’endométriose (une femme sur dix), les maladies cardiovasculaires (deu-xième cause de mortalité féminine).

Bonjour les biais et stéréotypes encrassés ayant contri-bué à creuser le fossé : minimisation de la douleur féminine (les hormones ont le dos large), retard de diagnostic (sept ans en moyenne pour déceler l’en-dométriose), ou encore le syndrome de Yentl*, quand le modèle masculin fausse la réponse médicale des femmes.

* Héroïne de la nouvelle d’Isaac Bashevis Singer, interprétée au cinéma par Barbra Streisand.

Qu’Hippocrate s’en réjouisse : la France a (enfin) fait de la santé des femmes un enjeu de santé publique avec des investissements en recherche, une straté-gie nationale contre l’endométriose (2022) ainsi que de nouvelles mesures pour la ménopause (2025). Épiphanie tardive, mais actée.

Une question me chicote : comment, bout’ viarge, en sommes-nous arrivés là? Pourquoi, en 2026 , sommes-nous si mal outillés pour répondre aux besoins de santé… de la moitié de l’humanité?

Réponses éclairantes, historiques et médicales avec l’historienne Muriel Salle, coautrice de Patientes - Histoire(s) de la médecine, du corps et de la santé des femmes, ainsi que du Dr Jean Rosenbaum, directeur de recherche émérite à l’Inserm* et coordinateur scienti-fique du Programme de recherche France 2030 : Santé des femmes, Santé des couples.

* Institut national de la santé et de la recherche médicale.

C’est quoi le problème ?

Muriel Salle

Muriel Salle. La santé des femmes est pensée depuis un point de vue masculin. On parle d’androcentrisme. Historiquement, des discours et des pratiques produits et mis en œuvre par des hommes ont structuré leur santé. Pour résumer : le corps standard en médecine reste le corps masculin. On pense les hommes d’abord, les femmes ensuite.

Jean Rosenbaum. ll y a beaucoup de raisons et aucune n’est très bonne : une médecine longtemps domi-née par les hommes, des pathologies féminines sou-vent banalisées — le « souffre, ma fille, c’est comme ça » —, une industrie pharmaceutique peu investie dans les spécificités féminines et une recherche qui les a longtemps négligées.

Est-ce parce qu’on a moins étudié le corps des femmes ?

Jean Rosenbaum

M.S. Non. Dès le XVIe siècle, il existe des dizaines de traités sur les maladies dites féminines. Le pro-blème, c’est qu’on s’est toujours intéressé au corps des femmes à travers un prisme. On parle parfois de

« médecine bikini » : les femmes, ce sont les seins et une zone pelvienne. Soit on les invisibilise, soit on les réduit à certaines problématiques gynéco-logiques. Mais les femmes ont aussi un cœur, un appareil digestif…

J. R. La physiologie des femmes est bien connue. Le véritable enjeu concerne les maladies qui se présentent différemment chez les femmes. Presque personne n’a envisagé pendant très longtemps de traiter et étudier la santé des femmes sous un angle spécifique : la femme est un homme comme les autres. Pour les maladies strictement féminines, mais également cardiovasculaires, psychiatriques. Presque tous les organes en fait.

Et la France dans tout ça?

M.S. En France, notre conception de l’égalité nous pousse à être « indifférents aux différences ». Mais si on ne les voit pas, comment les prendre en compte en médecine ? Notre modèle prétendument universel reste masculin. Dans d’autres pays, notamment aux États-Unis, on a davantage admis qu’il fallait recon-naître les différences.

J. R. Du point de vue médical, la France est compa-rable aux différents pays occidentaux : nous sommes à peu près dans les mêmes temporalités. L’Australie, le Royaume-Uni, le Canada, l’Allemagne et le Danemark sont lancés sur ces sujets. On sent qu’en ce moment, c’est en train de partir.

Comment corriger cette situation ubuesque?

M.S. Il faut mieux former les professionnels de santé, aux bénéfices des femmes comme des hommes. En santé mentale, par exemple, les tentatives de suicide sont davantage féminines, mais les décès davantage masculins. Certaines souffrances restent mal repérées à cause des stéréotypes, comme : « Un homme, ça ne pleure pas. » Les stéréotypes de genre sont mau-vais pour la santé des femmes, mais aussi pour celle des hommes.

J. R. Il faut donner aux chercheurs les moyens et l’en-vie d’investir ces sujets. Sur l’endométriose, nous avons découvert des scientifiques qui avaient les outils et les connaissances pour travailler sur la maladie, mais ne le faisaient pas, faute d’incitation. Les financements ont permis d’attirer des équipes de très haut niveau qui n’avaient jamais travaillé sur le sujet. Si l’endomé-triose avait touché les hommes, on s’y serait proba-blement attaqués non pas en 2022, mais dès 1922.

Nathalie Lesage